Un entretien passionnant avec le plus grand collectionneur de portraits gravés des XVIIe-XVIIIe

Historien et amateur de livres d’histoire et d’estampes anciennes, Joseph de Colbert a accepté de partager son expérience de collectionneur avec Achetez de l’Art.

Ce grand collectionneur de portraits gravés du 17e siècle nous livre ainsi les origines de sa collection d’estampes anciennes, ses projets, mais également son rapport à Internet et des conseils aux jeunes collectionneurs.

Venant d’un milieu « où il y a de belles choses », Joseph de Colbert a grandi entouré d’art.
Sa démarche est selon lui de trois ordres : ses recherches d’historien, ses origines et sa famille lui ayant transmis l’envie de rechercher des portraits de Colbert et ses achats de portraits gravés venant compléter sa collection de livres d’histoire du XVIIe.
Sa toute première expérience de collectionneur date de 1959, où il acquiert son premier ouvrage, la Nouvelle Biographie Générale de Jean-Chrétien-Ferdinand Hœfer. Joseph de Colbert a par la suite souhaité compléter sa collection en y ajoutant des portraits de personnes évoquées dans ses ouvrages. Mais c’est surtout à partir de 2010 qu’il se consacre à sa collection. Exclusivement composée de portraits, elle compte aujourd’hui plus de 1 500 estampes, datées d’entre 1650 et 1720.

Pouvez-vous nous parler de votre collection ?

Ma collection part de 1650 jusqu’à 1715-1720, commence avec les trois grands graveurs que sont Lasne, Mellan et Morin, et se termine par Pierre Drevet, en passant évidemment par les Nanteuil, les Masson, les Edelinck, les van Schuppen.

J’ai 1 500 portraits, pratiquement les trois quarts des portraits sur le marché de l’époque qui m’intéresse. Je recherche les belles pièces qui me manquent, notamment les Nanteuil, mais pour vous donner un ordre d’idée il y a 220 et quelques portraits de Nanteuil et j’en ai 187. Il m’en manque peu, mais il me manque les plus belles pièces, de Louis XIV notamment. Je cherche également à compléter les collections des grands graveurs, qui sont pour moi Morin, Nanteuil, Masson et pour finir Drevet, qui a fait énormément de portraits, pour la plupart issus des peintures de Hyacinthe Rigaud.

Collectionnez-vous exclusivement des portraits ?

Uniquement de grands portraits. Pour moi il y a deux tailles : les grands portraits décrits à l’époque comme « In Folio » mais qui sont souvent plus grands, et les portraits qu’on appelle « forts comme nature », de très grands portraits initiés par Robert Nanteuil.

Où achetez-vous vos gravures ?

Les marchands, vous les connaissez tous : la famille Prouté, Colette Mas, une grande dame que j’aimais beaucoup et qui me réservait tous les mois un carton que j’achetais systématiquement, et les trois grands amis inséparables que sont Didier Martinez, Christian Colin et Xavier Seydoux chez qui je me rends régulièrement, tous les 15 jours environ.

Il y a également des marchands à l’international, notamment en Angleterre.

Le processus est différent selon chacun mais dans l’ensemble ils me préviennent quand ils ont quelque chose d’intéressant. La chose la plus importante est je pense d’acquérir un lien particulier avec ces marchands.

Achetez-vous sur Internet ?

La grande nouveauté d’Internet est qu’il vous met en relation avec le marché international, ce qui permet éventuellement de découvrir une belle pièce aux États-Unis , au fin fond de l’Angleterre ou de l’Allemagne.

Pour les livres je n’hésite pas ; j’ai une bonne partie de ma bibliothèque qui vient des États-Unis et du Canada et que j’ai achetée sur Internet. Pour acheter un texte que je n’arrive pas à trouver en France sur un sujet particulier, je l’achète très souvent aux États-Unis grâce au site AbeBook, l’un des meilleurs sites.

Pour les estampes c’est plus délicat, on peut avoir la situation de l’objet mais pour finaliser la vente, c’est plus difficile.

J’utilise essentiellement Internet pour m’informer, connaître l’origine de la vente et questionner le vendeur. C’est ce que je fais notamment avant de me rendre à Londres ; je vais sur les sites de marchands anglais, Grosvenor Prints et Nigel Talbot et si des estampes m’intéressent je leur demande de me les mettre de côté.

Vous souhaitez voir ces estampes avant de les acheter ?

Ce n’est pas que je veux voir ces estampes, c’est qu’il faut les voir ! Il faut les toucher, il faut voir le filigrane qu’on ne voit pas par Internet, voir la marque du papier qui donne aussi des indications ; il faut avoir l’estampe entre les mains. Une photo, si bien faite soit-elle, ne dénote pas obligatoirement un défaut qu’on trouve dans un coin.

Et que pensez-vous des réseaux sociaux ?

J’ai 75 ans et ne suis pas vraiment dans cette mouvance-là. Je ne les utilise pas pour le moment mais je reconnais que l’idée de Didier Martinez de créer une association de collectionneurs d’estampes du XVIIe-XVIIIe m’intéresse. Il ne l’a pas encore mise en exécution mais cela se fera un jour.

Les réseaux sociaux permettent de mettre en relation des gens qui ont des collections et de voir si ces gens-là ne sont pas intéressés pour se rencontrer, discuter et partager. Même si je ne les maîtrise pas aussi bien que les jeunes, je mesure l’intérêt que cela peut avoir.

Quelle est votre fréquence d’achat ?

J’achète trois ou quatre estampes tous les 15 jours, lorsque je vais à Paris faire ma « tournée des grands ducs ».

Il y a également les catalogues des ventes aux enchères que je reçois, où l’on peut accéder à des lots importants, et les propositions de marchands.

La fréquence est très irrégulière ; il peut se passer plusieurs mois sans rien acheter et d’un seul coup 30, 40 ou 50 pièces, voire plus, nous sont proposées et il faut agir vite.

Pour vous, la notion de prix a son importance ?

Je connais les prix ; une estampe moyenne vaut entre 200 et 300 EUR, une grande estampe vaut entre 800 et 2 000 EUR.

Mais quand il y a une belle pièce qui se présente et qu’elle est légèrement au-dessus du marché, je n’hésite pas, je la prends. En fait, je pense que c’est comme tous les collectionneurs : quand on a une belle opportunité, on s’arrange, on se débrouille, on emprunte !

Quelle est votre motivation : spéculation, plaisir, émotion ?

Comme tous les collectionneurs, on éprouve beaucoup de joie à détenir une pièce nouvelle, beaucoup de plaisir, beaucoup d’émotion. Pour moi, le plaisir c’est de bien acheter ; c’est une grande joie. Quand vous achetez bien, que vous rentrez une belle pièce, vous êtes très heureux !

Comment savoir si une estampe est originale ?

C’est très difficile de s’assurer qu’une estampe est bien originale. Il y a les premier, deuxième, troisième ou quatrième états qui sont des indications, y a les filigranes qui en donnent également. C’est certainement la question que j’ai envie de développer : travailler sur la qualité des papiers et pouvoir dire qu’avec telle qualité de papier on ne peut pas être à telle date et qu’on est plutôt à telle autre date.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui veulent débuter une collection ?

Je leur dirai dans un premier temps d’aller chez des marchands dignes de ce nom. Même s’ils n’achètent pas de prime abord, il faut absolument qu’ils rencontrent ces gens, pour qu’ils reçoivent les conseils pour acheter, pour comprendre le marché.

Un jeune aura tendance à acheter seulement s’il est sûr que l’artiste est à la mode et coté. Personnellement, je n’ai aucune envie de collectionner ce que tout le monde a ! Il achètera en pensant à son placement, ce qui est dangereux parce que cela occulte complètement l’idée qu’un collectionneur puisse être capable de reconnaître un artiste inconnu, de façon intrinsèque, c’est-à-dire pour ce qu’il fait, pour la qualité de son travail.

Souhaitez-vous faire connaître votre collection ?

C’est vrai que moi j’ai énormément de plaisir à voir ma collection. Alors on se demande comment faire vivre une collection ? Parce qu’une petite collection d’une quinzaine, vingtaine d’ouvrages reste à la maison. Une grande collection d’expert, de grand amateur ou de professionnel ne peut pas rester indéfiniment dans des cartons, il faut qu’elle vive.

Dans ma maison, j’ai des communs où je compte aménager une pièce dans laquelle je vais faire une grande bibliothèque et un meuble pour accueillir ma collection d’estampes. Ce sera une pièce où il y aura uniquement des textes et des représentations de l’histoire de France de 1650 à 1720.

Propos recueillis le 16 novembre 2016 à Paris.

Illustration : Portrait (1663 – détail) de Louis XIV (roi de France, 1638-1715) par Robert Nanteuil (1623-1678) d’après Charles Le Brun (1619-1690). Source : BNF – Gallica

Louis XIV par Nanteuil (1663)
Portrait (1663) de Louis XIV par Nanteuil, d’après Charles Le Brun

Une pensée sur “Joseph de Colbert, historien et amateur d’estampes”

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