[Actualité artistique]

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau, critique et professeur d’histoire de l’art

À la rencontre d’Alberto Giacometti

Le titre du livre paru récemment dit bien son contenu : c’est d’une rencontre prolongée sur plusieurs années qu’il s’agit, par un auteur inattendu, Mutsa Gartner (Editions Eleusis, 19 euros).

Alberto Giacometti - Forêt
Alberto Giacometti – La Forêt (1950)

Gérard Gartner, dit Mutsa, d’origine Rom, est une figure de sa communauté depuis un demi-siècle. Il a disputé un championnat d’Europe de boxe en 1962 et organisé la première mondiale d’Art Tzigane en 1985.

Sculpteur, il a détruit la totalité de son œuvre en 2015. Depuis 2006 il publie des livres, dont celui-ci dont la présentation sur la quatrième de couverture peut laisser perplexe : « Cheminement iconoclastique s’efforçant de briser les idées préconçues. Fracassant pavé lancé dans la boue de la littérature et de l’érudition par un tzigane affranchi de l’idolâtrie consensuelle de l’intelligentsia régnante… »

On se rassure vite en ouvrant ce pavé foisonnant de 260 pages qui évoque certes des rencontres avec Giacometti, mais qui fait appel aussi pour l’expliquer à toutes les figures de l’intelligentsia ayant écrit sur lui, de Yves Bonnefoy à Jean Genet en passant par Sartre et Merleau-Ponty.

Le sous-titre du livre est « Observations relatives à la destruction ». Gartner relève donc avec raison que « Alberto fut au départ attiré par le côté subversif et destructif du surréalisme » (page 77) et cherche longuement dans l’enfance de l’artiste les signes annonciateurs d’une démarche qui reste un des mystères de l’histoire de l’art, en tout cas il se déclare peu convaincu par l’affirmation de Georges Didi-Huberman en 1992 selon laquelle la thématique de la disparition chez Giacometti aurait pour origine « la disparition du père » (p. 236).

En revanche, il accorde le plus grand crédit à Jean-Paul Sartre, ami proche d’Alberto dont il cite une phrase significative : « Chaque œuvre renouvelle la vieille interrogation métaphysique : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et pourtant il y a quelque chose ».

Concernant le sculpteur de L’Homme qui marche, Mutsa Gartner a sa solution, qu’il dévoile à partir de la page 168.
« Je voudrais maintenant évoquer un geste fréquemment effectué par Alberto et que la totalité de ses commentateurs n’ont pas remarqué ». Suivent de longs développements préliminaires avant l’énoncé de la découverte essentielle : Giacometti passait souvent sa main devant ses yeux. « La main qu’on passe devant les yeux, c’est aussi peut-être autant pour n’être pas vu que pour ne pas voir. C’est de toute façon refuser d’être dupe de l’apparence. »

Si, Gartner signale qu’un « commentateur » a fait la même observation que lui : Jacques Prévert en 1966 qui écrivait « Il se passait toujours les mains sur le visage, il riait beaucoup, il se passait la main sur le visage comme pour le modifier, comme pour l’effacer. » Et notre auteur de jubiler : « C’est fantastique, tout de même, qu’un seul de tous ceux qui l’ont vu œuvrer ait remarqué et fasse état de ce geste éloquent et révélateur. »

Donc, allant à la rencontre de Giacometti, Mutsa Gartner nous livre le fond de la vérité du grand artiste selon lui : « il se démasque, en signifiant son intention inconsciente d’effacer, de faire disparaître ce qu’il regarde, et peut-être aussi de supprimer ce qu’il regarde. » (p. 172) Intéressant n’est-ce pas ? Jacques Lacan aurait adoré ce bel exemple de « manière de parole »…

Jean-Luc Chalumeau, critique d'art et professeur
Jean-Luc Chalumeau
Critique et professeur d’histoire de l’art
verso.sarl@wanadoo.fr

Illustrations : ©Achetez de l’Art

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