[Actualité artistique]

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau, critique et professeur d’histoire de l’art

Berthe Morisot, ou une mutation radicale dans le traitement de la figure

L’exposition qui commence au musée d’Orsay, qui durera jusqu’au 22 septembre, et qui a déjà été à Québec (musée National des Beaux Arts), Philadelphie (Fondation Barnes) et Dallas (Dallas Museum of Art), promet d’être un grand succès.

Exposition Berthe Morisot - Musée d'Orsay
L’affiche de l’exposition Berthe Morisot au musée d’Orsay

Soixante treize œuvres sont réunies, dont la plupart des chefs d’œuvre célèbres : il y aura naturellement de bonnes personnes pour se pâmer devant Le Berceau (un thème si féminin n’est-ce pas…) et d’une manière générale on célèbrera cette merveilleuse femme-artiste.

Or Berthe Morisot fut un grand peintre, point, reconnue comme son égale par Edouard Manet, un peintre qui fut capable d’apporter une mutation radicale dans le traitement de la figure. Il suffit pour s’en convaincre de regarder Jeune femme près d’une fenêtre de 1879, un extraordinaire tableau  heureusement prêté par le Musée Fabre de Montpellier.

Berthe Morisot - Été (1879)
Été (Jeune femme près d’une fenêtre), 1879 – Huile sur toile, 76×61 cm – Montpellier, musée Fabre, don de M. et Mme Ernest Rouart (Julie Manet), 1907, ©Photo Studio Thierry Jacob

Dix ans après avoir été le modèle de Manet dans Le Balcon, cinq ans après son premier chef d’œuvre (Le Berceau, 1874, musée d’Orsay), Berthe Morisot, en pleine possession de ses moyens, l’année même de la naissance de sa fille Julie, 1879, réalise un tableau exceptionnel avec la Jeune Femme assise devant la fenêtre. Exceptionnel par la vigueur de la touche répartie sur toute la surface du tableau et dans toutes les directions : l’autorité avec laquelle est traité, en particulier, le chemisier de la jeune femme ne le cède en rien aux meilleurs travaux de ses amis impressionnistes, ni même à Manet. Exceptionnel aussi par le caractère formel de la figure : cette jeune femme est certes ravissante, mais elle est d’abord le prétexte, répétons-le, d’une mutation radicale dans le traitement de la figure dans la peinture occidentale.

Berthe Morisot a en effet l’audace de rompre avec l’anthropocentrisme en vigueur depuis la Renaissance, et fait de son modèle un simple fragment de nature.

La jeune femme se fond dans le décor, un jardin vu d’une porte-fenêtre auquel elle tourne le dos. Le fauteuil sur lequel elle est assise, la tenture à droite, et elle-même, dont on ne sait si un groupe de fleurs appartient à sa coiffure ou au buisson qui l’entoure, tout est traité de la même manière et littéralement sur le même plan. Ce tableau est ainsi bien davantage qu’un splendide morceau de peinture : il apparaît comme le fruit d’une réflexion novatrice sur les rapports entre l’être humain et son environnement. C’est infiniment plus moderne que l’œuvre du maître auprès de qui elle aurait appris la peinture, Camille Corot…

Ne pas manquer le catalogue, mine d’informations sous la direction de la commissaire Sylvie Patry, avec en particulier un texte remarquable d’Anne Higonnet, enseignante dans des universités américaines, qui consacra sa thèse à Berthe Morisot et publia sa biographie (éditions Adam Biro). Ce texte, intitulé « La modernité vue de l’intérieur » établit des rapprochements passionnants avec Edouard Manet (Flammarion).

www.musee-orsay.fr

Jean-Luc Chalumeau, critique d'art et professeur
Jean-Luc Chalumeau
Critique et professeur d’histoire de l’art
verso.sarl@wanadoo.fr

Illustrations : ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

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