Dans le cadre de l’exposition de planches originales du Boiseleur – l’une des plus belles sorties BD de cet automne – organisée par Achetez de l’Art, notre expert en bandes dessinées Ludovic Monnier a rencontré le scénariste Hubert et la dessinatrice Gaëlle Hersent pour recueillir leur témoignage sur la création de ce livre exceptionnel, premier d’une série de trois ouvrages.

Témoignage de Gaëlle Hersent pour Le Boiseleur

Gaëlle Hersent, dessinatrice BD

L’origine

Ce qu’Hubert ne sait pas forcément, c’est que je connaissais son travail de scénariste quelques années avant notre rencontre et que je l’appréciais déjà. Durant mes études aux Beaux-arts d’Angoulême, j’avais lu « Miss pas Touche », et par la suite « Beauté ». Me retrouver dans le même atelier que lui et d’autres auteurs plus confirmés avait de quoi m’impressionner, surtout que j’étais en train de réaliser mon premier livre.

Premier livre sur lequel je n’étais pas la scénariste mais où j’étais à l’origine du projet, étant donné que j’avais apporté la matière première … Et j’avais aussi pris la liberté de réécrire certains passages. L’écriture m’attire mais je ne sais jamais vraiment comment l’aborder, cette grande dame. Suite à la lecture de ce mot « Boiseleur » était venu un petit texte, que je pensais d’abord pour la jeunesse et je l’ai confié pour avis à Hubert, sans me douter de ce qui allait s’ensuivre. D’ailleurs je me souviens de la petite boule au ventre, comme si j’allais passer un examen, lorsqu’on est allé boire un café pour parler du texte.

Mais quelle drôle de situation ! Un petit texte inspiré par un mot à la jolie sonorité, confié pour relecture et avis, ainsi transformé et extrapolé ! Je le reconnaissais mais c’était devenu un tout autre objet. J’en étais assez décontenancée. Et à la fois, comment aurais-je pu refuser ? En particulier parce qu’Hubert m’avait déclaré ne travailler qu’avec des amis, et l’on se connaissait depuis peu de temps après tout. Quel étrange début de collaboration …

Par dessus tout ceci, s’est ajoutée l’impression de devoir faire mes preuves. Quand on connaît la qualité graphique de ses divers co-auteurs, cela ne pouvait me mettre qu’une certaine pression. Maintenant, après ce premier volume, je crois que ça va un peu mieux.

Le projet

Nous avions en référence les beaux livres illustrés du début du XXe siècle par des illustrateurs tels qu’Arthur Rackham, Bilibine, Edmund Dulac et Kay Nielsen . Hors, le secteur des livres illustrés « adulte » est très peu développé en France. La collection Métamorphose se trouve être un des seuls espaces de liberté éditoriale à ce niveau-là, et nous leur avons proposé le projet de façon logique.

Clotilde Vu et Barbara Canepa l’ont accueilli avec enthousiasme.

Lors de mes précédents projets, il y avait une sorte d’urgence de fabrication : équation impossible de Sauvage (à-valoir ne pouvant recouvrir le temps de travail demandé), deadline des Cuisines de l’Histoire, et même en cinéma d’animation, quotas à respecter. Je n’avais jamais pris le temps de « fignoler », pousser mon trait. Le Boiseleur m’offrait l’occasion rêvée de découvrir jusqu’où il pouvait aller. J’ai fait un premier test au format A3 pour une planche, et Hubert a fait la moue. « Plus grand », et bien du A2 donc. Étonnamment, j’étais à l’aise. Chaque dessinateur a « son » format, et je découvrais le mien. Par contre, une tache d’encre atterrie sur la chemise de mon voisin d’atelier, Hubert donc, m’a signalé que la technique choisie n’allait peut-être pas être compatible avec la configuration de l’atelier. Hasard de la vie, je déménageais ! Pendant deux ans, je me suis retrouvée seule dans mon nouvel espace, face à la page blanche avec l’encre noire pour créer un dialogue ensemble.

De la nouvelle à la bande dessinée

Soyons honnêtes, j’ai assez peu de souvenirs du moment où ce projet a été en forme de nouvelle, je l’ai tellement porté sous sa forme de bande-dessinée ! D’ailleurs, à quelques endroits, il pouvait rester du texte, une digression en l’occurrence, qui cassait le rythme de l’action globale. Nous l’avons supprimé d’un commun accord. La lecture du texte et celle de l’image ont leur propre temporalité et ce sont des équilibres fragiles.

Il a donc fallu incarner tous ces personnages, créer l’univers, la ville, les oiseaux. Hubert m’a envoyé une importante documentation à laquelle j’ai rajouté la mienne. J’aime aussi ce travail de collage entre différents éléments, mélanger des oiseaux fictifs aux réels, des vêtements inspirés d’une certaine époque avec une autre tout en essayant de garder une cohérence…

Bien qu’Hubert soit coloriste, il n’a pas été question qu’il fasse les couleurs de l’album. Je crois que j’aurais été pénible car j’aime imaginer les ambiances, coloriser le trait à certains endroits pour rajouter de la profondeur ou de la lumière. Le trait et la couleur doivent se répondre sans que l’un n’empiète sur l’autre, et cela m’a demandé des fois quelques ajustements au niveau du trait. Barbara, dessinatrice mais aussi coloriste, a joué un rôle important en me poussant à retravailler les ambiances et tenir une direction artistique sur l’ensemble du livre.

Du One-shot à la série

Nous étions donc partis sur un one-shot. C’était déjà bien étonnant pour moi de voir comment ce texte d’une demi-page avait été transformé en un livre de plus de 90 pages. Mais assez vite, Hubert m’a appelé et m’a parlé de la trame du tome 2 puis de celle du tome 3 . L’entendre déployer les histoires, ses intentions, les évolutions des personnages, est quelque chose d’assez curieux et génial à observer. Évidemment, cela ne pouvait aussi que me réjouir.

J’ai l’impression d’un grand bac à sable avec plein de possibilités. Grâce à ce premier tome, j’ai pu trouver un format et une technique qui me conviennent, et que je vais affiner dans les prochains tomes, voire m’amuser à tester d’autres choses en parallèle.

De belles histoires à venir, un univers très riche, une collaboration qui se déroule bien, autant continuer, non ?

> Suivez Gaëlle sur Instagram et LinkedIn

Témoignage de Hubert pour Le Boiseleur

Hubert, scénariste BD

Origine

Il y a quelques années, Gaëlle et moi étions voisins d’atelier, et je l’encourageai à écrire, étant convenu que je lui servirai de premier lecteur.

Elle m’a fait passer un projet de conte d’une demi-page intitulé “le Boiseleur” : un jeune sculpteur sculpte un rossignol en bois. ll le met dans un arbre, se coupe et son sang tache la gorge de la sculpture, et à ce moment les oiseaux environnants se mettent à chanter. Quand je sers de bêta-lecteur, je me fais un devoir de faire des retours fouillés, mais le Boiseleur est un cas unique. J’aimais bien le thème, mais je n’étais pas convaincu par son développement. J’ai commencé à prendre des notes sur ce qui semblait ne pas fonctionner, et de fil en aiguille, j’ai creusé les thématiques, et les lignes narratives ont commencé à se déployer toutes seules, les personnages se sont dégagés.

Je me suis arrêté quand j’ai réalisé que j’étais allé beaucoup trop loin :  j’en étais à écrire des dialogues ! J’avais rempli des pages et des pages de notes et le récit était complet. Le coup était parti tout seul. J’étais bien embêté : j’avais phagocyté l’embryon d’histoire de Gaëlle pour en faire tout autre chose.

Goujaterie sans nom ! Mais l’histoire qui en résultait me plaisait beaucoup. Elle avait une logique interne d’une grande cohérence et abordait des thématiques qui me sont chères : le double, la pratique artistique, une pointe de critique sociale, tout en ne ressemblant pas à ce que j’avais écrit jusque-là, même si je m’étais déjà essayé dans le registre du conte. Difficile du coup de l’oublier et de revenir simplement à ce que j’étais censé faire au départ. Mais l’origine n’en restait pas moins un texte que j’étais censé lire et non réécrire totalement à ma sauce ! Dilemme.

Du coup, j’ai invité Gaëlle à aller boire un café en terrasse, un peu mal à l’aise quand même. Heureusement, elle m’avait dit qu’elle aimerait bien que je lui écrive quelque chose, ce que j’avais fait un peu malgré moi. On se rassure comme on peut. Je lui ai raconté ma version du Boiseleur en m’excusant pour mon acte de piraterie scénaristique, et je lui ai logiquement proposé d’en être la dessinatrice. Au moins, j’étais sûr que le thème lui plairait ! Passé le moment de stupeur, elle a accepté. Finalement, je crois qu’elle ne m’en veut pas trop !

Le projet

Le projet était pensé comme une nouvelle illustrée, entrecoupée de passages de bande dessinée muette. Du texte donc. Nous avons commencé à travailler pour constituer le dossier pour aller chercher éditeur.

Quand on a commencé à travailler ensemble, Gaëlle se cherchait encore au niveau graphique. Dans “Sauvage”, son premier ouvrage, le potentiel était visible, mais il restait encore inhibé par des “postures”, des intentions divergentes qui créaient une hétérogénéité. Les moments les plus réussis étaient justement les plus simples. Les plus classiques. Je l’ai poussée à aller dans cette direction parce que ça allait bien avec le ton du conte que j’avais écrit.

Et surtout, je lui ai demandé d’abandonner la palette graphique, sur laquelle elle avait fait ses deux précédents ouvrages, pour revenir au papier. Si la palette peut être un outil magnifique, je suis persuadé que le travail sur papier est une étape indispensable pour “muscler” le dessin.

Puis je lui ai demandé de doubler son format pour la pousser à fouiller, à fouiller plus et à gagner de l’ampleur à l’encrage. J’ai donc joué la mouche du coche, poussant Gaëlle à aller chercher plus loin. Et elle est allé beaucoup plus loin !

Une fois le projet lancé, j’ai abandonné ma casquette de coach chiant, je suis redevenu co-auteur, et Gaëlle a continué sur sa lancé. C’est magnifique de voir un dessin se déployer peu à peu. La progression a été constante pendant toute la réalisation. Et elle en a encore beaucoup sous le pied, je pense.

De la nouvelle à la bande dessinée

En discutant avec Clotilde Vu et Barbara Canepa, nos éditrices de Métamorphose (avec qui j’avais déjà travaillé pour Les Ogres-Dieux – édité par Soleil/Métamorphose -, avec Bertrand Gatignol), nous avons décidé de modifier la forme du projet d’origine.

Sans changer la trame de l’histoire, nous avons développé beaucoup plus la narration bande dessinée qui était très minoritaire à l’origine, ce qui supposait un gros travail d’adaptation. Certaines parties du texte, déjà dialoguées, s’y prêtaient assez naturellement, mais ce n’était pas le cas de toutes.

Au fur et à mesure qu’on avançait, on s’est rendu compte que des séquences qui fonctionnaient parfaitement en texte ne marchaient pas réellement en narration bande dessinée. C’était surtout le cas d’Illian, personnage qui portait la narration textuelle, écrite de son point de vue.

Une fois transformé – de façon trop littérale – en personnage de bande dessinée, on s’est aperçu à la relecture qu’il perdait beaucoup en incarnation, ce que je n’avais pas anticipé.

Il a fallu réécrire des scènes, en inventer de nouvelles, pour lui redonner vie. Le story-board s’est transformé en un chantier en constante évolution, avec des allers-retours entre Gaëlle et moi.

Du fait de son expérience de dessinatrice, Barbara a également mis son grain de sel, donnant notamment des conseils sur des cadrages ou des angles de vue.

Il y a eu des moments de doute où j’avais l’impression que le passage du texte à la bande dessinée faisait que ça ne marchait plus du tout, que c’était totalement bancal et que l’histoire avait perdu sa cohérence. Et on retravaillait encore. Mais au moment des corrections de texte avant impression (moment de vérité que je déteste entre tous), en relisant l’histoire achevée, je me suis laissé prendre par le récit. Bien sûr, l’impression générale était un peu différente de celle du texte de la nouvelle, mais l’émotion que j’avais essayé de cerner en l’écrivant était toujours là. Finalement, nous n’avions pas fait du si mauvais travail !

Du One-shot à la série

Le Boiseleur est une histoire complète, et serait resté sans suite sans une rencontre déterminante.

En 2015, “Petit” s’est retrouvé dans la sélection du prix “Jeunes Lecteurs” de la région Rhône-Alpes. À cette occasion, j’ai fait la connaissance de Minh Tran Huy, écrivaine, autrice notamment de “la Double Vie d’Anna Song”(Actes Sud) et du “Voyageur malgré lui” (Flammarion), qui était dans la sélection roman.

Elle avait lu “Petit”, et étant également éditrice, m’avait incité à venir la voir si j’avais un jour un projet de roman. J’ai par la suite lu et aimé ses livres.

Curieux d’avoir l’avis d’une vraie écrivaine sur ce qui était alors un texte, je lui ai demandé de le lire. Son retour a été positif avec un seul bémol : de son point de vue, c’était le début d’un roman d’apprentissage et je m’arrêtais en chemin, puisqu’Illian ne s’était pleinement accompli ni artistiquement ni affectivement.

J’ai trouvé sa remarque extrêmement pertinente et intéressante. Et l’idée d’une suite a lentement germé pendant la réalisation de ce qui était alors un one-shot. Elle s’est nourrie de souvenirs de mes années d’études aux Beaux-Arts, pendant lesquelles la sculpture était un de mes domaines de prédilection.

L’idée de poursuivre était d’autant plus tentante que la collaboration avec Gaëlle se passait très bien et que son dessin ne cessait de progresser. Je lui ai raconté mon idée de suite et elle a tout de suite été partante. J’ai commencé à écrire et l’histoire a évolué en fonction de ses retours, dans un processus de collaboration cette fois totalement habituel !

Nos éditrices se sont montrées enthousiastes à l’idée de faire du Boiseleur une série. Et le one-shot s’est transformé en une structure en trois mouvements.

Les planches originales du Boiseleur seront exposées du 21 au 26 novembre à Paris ; venez rencontrer Gaëlle et Hubert lors du vernissage, le 21 novembre à partir de 19h00.

Étiquettes , , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *