[Conservation]

Par Julie Pouillon, restauratrice et conservatrice d’art

Bien que souvent associées, la conservation diffère à bien des égards de la restauration. L’acte de restaurer intervient lorsqu’une oeuvre d’art est endommagée, avec pour objectif de tendre par une action physique à restituer l’intégrité à la fois esthétique, matérielle et historique d’un bien.

La conservation préventive, quant-à-elle, survient en amont ; il s’agit d’un acte d’anticipation visant à protéger l’oeuvre de possibles dégradations : « agir pour le rien ¹ ».

Si l’on considère que l’état de conservation actuel d’un bien est le résultat visible d’une somme d’actions passées (négligences humaines, conditions de conservation inadaptées et/ou vieillissement irrépressible des matériaux constitutifs), il serait alors vain de vouloir prétendre stopper la dégradation d’une oeuvre.

Néanmoins, par des actes de prévention adéquats, il est manifestement possible d’en réduire les effets dégradants. L’exposition d’un bien étant la toute première action envisagée par un collectionneur, il est indispensable d’en identifier les risques et d’en prévenir les méfaits.

À retenir pour exposer une œuvre d’art

– Toute œuvre d’art est dans une certaine mesure sensible aux facteurs environnementaux (lumière, humidité, température) ; il faut tenir compte de ces paramètres lorsqu’on souhaite mettre en place un système de présentation.
– La conservation préventive offre des moyens et méthodes efficaces pour protéger durablement une oeuvre :

  • Le choix de l’éclairage
    Il est conseillé d’utiliser de préférence un éclairage froid, dénué de tout rayon ultra-violet et infrarouge (lampe LED et/ou système par fibres optiques) et également, de respecter les précautions élémentaires en terme de durée d’exposition (l’intensité lumineuse ne devant pas excéder les 50 Lux par heure pour les œuvres les plus sensibles).
  • Le système de présentation
    Si l’on considère un encadrement sous verre, il faut retenir pour l’essentiel que celui-ci se doit d’être composé de matériaux adaptés, inertes et compatibles avec l’oeuvre à exposer.
    En outre, le choix du verre de revêtement devra répondre aux normes de conservation ainsi qu’au confort visuel du visiteur. Dès lors, il est préconisé d’utiliser un verre alliant technologie anti-reflets et protections contre les rayons ultra-violets et infrarouges.

– Enfin, la maintenance dans le temps de ce système est primordiale. En effet, une surveillance permanente permet de garantir la bonne stabilité des conditions environnementales au abord de l’oeuvre et assurer ainsi, la pérennité du bien tout au long de la durée d’exposition.

La lumière, cause naturelle de dégradation des biens culturels

Les oeuvres d’art sont composées pour l’essentiel de matériaux organiques (assemblage d’atomes de carbone, d’oxygène, d’azote et d’hydrogène) et inorganiques.

Cette composition moléculaire particulière les rend à bien des égards sensibles à la lumière et à toutes variations brusques de l’éclairage.

En effet, la lumière est composée d’une multitude de radiations dont font partie les rayons ultra-violets et infrarouges. Invisibles à l’oeil nu, ces rayons sont néanmoins à l’orée de dégradations irréversibles.

Les rayons ultra-violets, bien que peu présents dans la lumière du jour, entraînent sur les matériaux exposés une réaction dite de photo-oxydation ; les rayons infrarouges engendrent quant-à-eux une élévation importante de la température.

Ces rayons ont pour conséquence la destruction intrinsèque des matériaux organiques, conduisant à un affaiblissement mécanique de la matière ainsi qu’à l’apparition de variations colorées (jaunissement, brunissement et décoloration) à la surface de l’oeuvre.

Pour l’heure, il est communément admis que les matériaux organiques les plus sensibles à la lumière restent les oeuvres sur papier (aquarelles, pastels, photographies, sérigraphies), les textiles (soies, étoffes de laine et/ou coton) ou encore les objets en ivoire.

Dans une moindre mesure, les peintures, tout support confondu, sont également vulnérables aux rayonnements lumineux.

La lumière est bien une source de dégradation des oeuvres. Dès lors, conservation préventive et éclairement sont infiniment liés afin d’assurer la pérennité des biens exposés et pallier à leur vieillissement prématuré.

L’éclairement des œuvres : conseils élémentaires

La conservation préventive offre aujourd’hui des méthodes et règles efficientes pour exposer ses biens en toute sécurité.

Il s’agit, dans un premier temps, de précautions élémentaires à la portée de tous, qui s’accompagnent par la suite d’une approche plus professionnelle.

Ces règles simples mais efficaces consistent à éloigner, autant que faire se peut, les oeuvres de la lumière du jour, et lui préférer un éclairage adapté (sources à faible dégagement calorifique, à faible émission de rayonnement ultra-violet et infrarouge).

Si ces recommandations ne peuvent être mises en oeuvre, il est conseillé d’atténuer la luminosité au moyen de protections occultantes (rideaux, stores, filtres).

En complément, il est fortement conseillé de limiter le temps d’exposition des oeuvres à la lumière.

Pour exemple, les normes muséales en vigueur pour la conservation des oeuvres sur papier conseillent de ne pas outrepasser un éclairement annuel de plus de 3 000 heures, soit une exposition de 250 heures par mois ou 8 heures par jour. Concernant les oeuvres les plus fragiles, elles ne devraient pas être exposées plus de trois à six mois tous les cinq ans.

L’intensité lumineuse, quant-à-elle, ne doit pas excéder les 50 Lux par heure. Cette mesure est alors obtenue au moyen d’un Luxmètre, matériel qui nécessite des conditions très particulières pour pouvoir fournir des données fiables et exploitables. Évaluer l’éclairement en Lux est souvent compliqué à mettre en oeuvre.

Dès lors faut-il mieux s’assurer de ne pas dépasser le seuil des 50 Lux par heure en employant notamment un système d’éclairement approprié, qui tient compte à la fois du visiteur et de la conservation de l’œuvre.

L’éclairement des œuvres : méthodes professionnelles

La mise en place d’un système d’éclairement dépend de nombreux facteurs.

Lorsqu’on souhaite mettre en place un dispositif d’éclairage, il faut au préalable prendre en compte des données objectives telles que les matériaux constitutifs de l’oeuvre, le lieu d’exposition, la durée d’éclairement ou encore les moyens financiers prévus à cet effet. La finalité esthétique du système joue également un rôle prépondérant dans la bonne présentation du bien.

Pour l’heure, on dénombre deux types d’éclairement : l’éclairement général réalisé au moyen de projecteurs, de spots et/ou d’appliques, et l’éclairement ponctuel, spécifiquement conçu pour l’exposition en vitrine et/ou sous-verre.

L’éclairage traditionnel par projection versus l’éclairage 2.0

Il existe aujourd’hui deux sources usuellement employées dans l’éclairement par projection : les lampes à incandescence halogène et les lampes à fluorescence.

Les ampoules halogène ont le grand avantage de diffuser une lumière plus froide générant un rayonnement ultra-violet réduit au regard des ampoules à incandescence classiques. Néanmoins, l’important dégagement en rayons infrarouges et leur apport calorique font que ces lampes restent grandement déconseillées pour l’éclairage d’une vitrine.

Il est dès lors préconisé d’employer des lampes halogènes alimentées à basse pression et équipées de filtres.

Les lampes à fluorescence n’émettent quant à elles que peu de rayons infrarouges et une quantité limitée de rayons ultra-violets, selon le modèle choisi.

Il est conseillé d’utiliser les tubes fluo-compacts 26 mm « gamme chromatique » ou des tubes 16 mm, qui sont compatibles avec les appareils d’usage quotidien.

À l’heure actuelle, deux dispositifs se font concurrence dans l’univers de l’éclairage muséal.

• La lampe LED ou lampe à diode électroluminescente est un des systèmes d’éclairement les plus répandus, car ayant l’avantage de diffuser une lumière neutre, dénuée de tout rayon ultra-violet et infrarouge. Outre ses qualités en termes de conservation préventive, la lampe LED possède également des intérêts esthétiques et financiers non-négligeables.

Pour preuve de sa grande efficacité, le Musée du Louvre a équipé, en décembre 2011, la pyramide et la cour principale de l’édifice d’un système d’éclairage à lampe LED. Ce nouveau dispositif a permis au musée d’économiser sur sa consommation 73% d’électricité, ce qui représente tout de même un gain annuel… de 36 000 euros !

La fibre optique est l’autre grand système d’éclairement adopté par les musées et les galeries d’art.

Par définition, ce dispositif est composé d’un fil de verre et/ou de nylon qui a la capacité de conduire la lumière. Sa nature et ses dimensions réduites font que le système par fibres optiques transmet un flux lumineux de faible intensité, dénué de rayon ultra-violet et infrarouge.

Cette lumière dite froide est alors parfaitement adaptée et fréquemment utilisée pour l’éclairement des objets sensibles (oeuvres sur papier notamment) et l’exposition en vitrine. Les seuls points négatifs restent son coût, plus élevé que les ampoules LED, et sa mise en place peu aisée du fait de la présence d’un générateur lumineux central.

La présentation des œuvres d’art : les bonnes questions

Quels matériaux composent l’œuvre ? L’état de cette dernière permet-il sa juste présentation ? Quels seront la durée et le lieu d’exposition ? Quelles protections subsidiaires doivent être envisagées ?

Toute personne souhaitant exposer une œuvre doit se poser ces questions. Les réponses apportées permettront de déterminer les moyens à mettre en oeuvre (précautions et prescriptions particulières) ainsi que le niveau d’exigence requis à la juste exposition du bien.

Dispositif de présentation : des matériaux inhérents aux verres, filtres et autres films protecteurs

Il existe à l’heure actuelle une multitude de systèmes d’exposition, chaque dispositif étant conçu pour un type de bien en particulier.

Si l’on considère les œuvres sur papier, on préconisera pour les ouvrages et/ou tous autres documents volumineux l’usage de vitrines, de pupitres, de lutrins, de tiroirs ou encore tout dispositif par rayonnage, en veillant notamment à ne pas serrer les documents entre eux.

Les documents de faible épaisseur seront, quant-à-eux, encadrés sous verre à l’aide d’un passe-partout.

Bien qu’il soit aisé de déterminer le dispositif de présentation d’une œuvre, il reste néanmoins plus compliqué de choisir les matériaux internes à employer.

On distingue deux types de matériaux : les matériaux inhérents au système, qui seront en contact direct avec l’œuvre, et les matériaux externes. Le choix des éléments employés sera dicté à la fois par la nature intrinsèque de l’oeuvre (matériaux constitutifs) ainsi que par les conditions environnementales. Ce raisonnement permettant alors de s’assurer que les matériaux employés sont à la fois adaptés, inertes et compatibles avec l’œuvre, et qu’ils assurent ainsi la bonne conservation du bien contre des facteurs externes néfastes.

Si le choix des matériaux internes implique une étude préalable de l’oeuvre opérée par un professionnel, il résulte que certaines bases fondamentales sont à connaître en ce qui concerne les verres, filtres et autres films protecteurs.

Dès lors, le choix d’un verre dépend de trois facteurs :

  • Un indice de réflexion faible, assurant au matériau une capacité anti-reflets optimale
  • Un indice de transmission de la lumière élevé, permettant une perception visuelle de l’oeuvre claire
  • Un indice de filtrage anti ultra-violets conséquent, garantissant une protection idéale des biens exposés

Dans un premier temps et afin de pallier à tous désagréments optiques liés à la présence de reflets sur la vitre d’exposition, il est conseillé d’utiliser des verres anti-reflets qui, par l’adjonction d’un vernis spécifique à la surface du matériau, permettent de diminuer considérablement la part de lumière réfléchie. Ainsi, le flux lumineux est intégralement transmis au travers du verre et à l’intérieur du dispositif de présentation.

L’utilisation de ce type de matériau est grandement conseillée (d’autant plus, que son coût est à peine supérieur à un verre classique) dans le cas où l’oeuvre est exposée parallèlement à la source lumineuse.

Cependant, son utilisation peut s’avérer accessoire si l’éclairage est placé à la perpendiculaire de l’oeuvre, ou si l’endroit est peu éclairé.

L’emploi de ce type d’encadrement soulève néanmoins un problème majeur : les verres transparents ont le grand désavantage de laisser passer plus de 90% de la lumière visible et, avec elle, une grande partie des rayons ultra-violets.

Des verres pourvus de filtres anti ultra-violets sont alors recommandés afin de bloquer ces rayonnements néfastes aux œuvres d’art. À l’heure actuelle, il existe une multitude de verre possédant cette technologie.

Tru Vue Conservation Glass© et Conservation Reflection Glass© sont notamment deux gammes de verre conçues spécialement pour la protection contre les rayons ultra-violets. Ces derniers sont élaborés par la société Tru Vue et disponibles chez plusieurs fournisseurs verriers.

D’autre part, il est également à noter que certains plastiques peuvent être utilisés comme substituts aux verres occultants. C’est le cas du Plexiglas® (polyméthacrylate de méthyle), qui est notamment employé dans l’encadrement d’oeuvres de grands formats du fait de sa légèreté et de sa maniabilité.

Enfin, le verre transparent a également un deuxième inconvénient qui est celui de transmettre les rayons infrarouges. L’énergie lumineuse entrante est alors absorbée, ré-émise et emprisonnée à l’intérieur du système d’exposition.

À moindre mesure, l’encadrement est soumis à un effet de serre qui peut avoir des conséquences désastreuses pour le bien encadré.

Dans ce cas, il est conseillé d’utiliser une protection solaire qui aura pour finalité de bloquer les rayons infrarouges, soit en les absorbant directement, soit en les réfléchissant à l’extérieur du système. Ainsi, des verres réfléchissants et/ou semi-réfléchissants offrent une protection optimale contre ces radiations.

L’encadrement d’une œuvre étant peu aisé à réaliser pour une personne non avertie, il est préférable de s’adresser directement à un professionnel.

Pour preuve d’un système d’exposition efficient, le Musée du Louvre a repensé intégralement, entre 2009 et 2010, le système de présentation (vitrines) des salles consacrées à l’Art Grec classique et hellénistique. Cette présentation moderniste connue sous le nom de Solution Goppion® allie désormais lignes esthétisantes et conservation préventive avant-gardiste.

La maintenance et le conseil

Certains principes sont à connaître pour la maintenance et l’entretien d’un dispositif d’exposition.

Lorsqu’on traite de la conservation préventive des œuvres d’art, trois données chiffrées reviennent fréquemment. Il est largement admis que les biens culturels doivent être conservés à une humidité relative inférieure à 50%, une température proche de 20 degrés et une intensité lumineuse inférieure à 150 Lux par heure (50 Lux par heure pour les œuvres sur papier).

Ces règles étant essentielles, il faut se demander quels moyens permettent de contrôler au mieux l’environnement climatique d’un système d’exposition.

Dans un premier temps, la température et l’humidité du lieu pourront être surveillées au moyen d’un thermo-hygromètre placé au abord du montage.

Dans le cas d’une vitrine et/ou d’un encadrement sous verre, il existe de nombreux dispositifs assurant la maîtrise de l’humidité. L’emploi de matériaux tampons tels que le gel de silice ² est l’une des solutions à envisager : ce dernier permettra d’éliminer l’excédant d’humidité contenue dans l’air ou la ramener à un taux convenable.

Le but de ces dispositifs est de pallier à tout changement brusque de l’humidité (il est conseillé de ne pas excéder les changements de plus de 10% toutes les 24 heures), et ainsi d’assurer à l’oeuvre une conservation stable, constante et contrôlée.

Notes

1 GUILLEMARD Denis, LAROQUE Claude (Université Paris I), « Manuel de Conservation préventive, gestion et contrôle des collections (2ème édition) », Dijon, OCIM et Drac Bourgogne, 1999, 75p. p.7.

2 Le gel de silice est utilisé en conservation préventive comme indicateur d’humidité. Néanmoins, il demande un conditionnement spécifique en fonction du lieu et des conditions climatiques en vigueur. D’autres systèmes moins contraignants mais plus couteux existent : Art Sorb®, dont la capacité d’équilibrage de l’humidité est quatre fois supérieure au gel de silice et Goretex® qui, présenté sous forme de tuiles, permet d’arrêter les vapeurs d’eau.

Bibliographie

  • GUILLEMARD Denis, LAROQUE Claude (Université Paris I), « Manuel de Conservation préventive, gestion et contrôle des collections (2 ème édition) », Dijon, OCIM et Drac Bourgogne,
    1999, 75p.
  • LEVILLAIN Agnès, MARKARIAN Philippe, RAT Cécile, MAIROT Philippe, RAMEL Sylvie, PACAUD Gilles, « La conservation préventive des collections – Fiches pratiques à l’usage des personnels des musées », Dijon, Musées des techniques et cultures comtoises OCIM, 2002, 89p.
  • « Protection et mise en valeur du patrimoine des bibliothèques de France ». Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1999, n° 1, p. 122-123.

 

Julie Pouillon, restauration et conservation d'oeuvres d'art
Julie Pouillon
Restauratrice d’oeuvres d’art spécialisée dans le traitement des tableaux et objets anciens, modernes et contemporains

Illustration : Les Trois Grâces, divinités de la végétation et de la beauté, compagnes du dieu Apollon au musée du Louvre. Crédits photo Julie Pouillon

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